Pourquoi les anarchistes prônent-ils l'Egalité ?

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Pourquoi les anarchistes prônent-ils l'Egalité ?

Message par Troska le Ven 6 Aoû - 23:10

Comme mentionné précédemment, les anarchistes sont dévoués à l'égalité sociale car c'est le seul contexte dans lequel la liberté individuelle puisse fleurir. Toutefois, beaucoup d'absurdités ont été écrites à propos de l'« égalité », et beaucoup de ce qui est habituellement pensé est en fait très étrange. Avant de discuter de ce que les anarchistes veulent dire par égalité, nous devons commencer par indiquer ce qu'elle ne signifie pas pour eux.
Les anarchistes ne croient pas en l'« égalité des dotations », qui n'est pas seulement inexistante mais serait très indésirable si elle était instaurée. Chaque personne est unique. Les différences humaines déterminées biologiquement existent mais en plus sont « une cause de joie, et non pas de peur ou de regret ». Pourquoi ? Car « la vie au milieu de clones ne vaudrait pas d'être vécue, et une personne saine d'esprit n'éprouverait que de la joie à ceux que les autres aient des capacités qu'il ne partage pas. »

Que des gens pensent sérieusement que par « égalité » les anarchistes voudraient que tout le monde soit identique est une triste réflexion à la lumière de la culture intellectuelle actuelle et de la corruption des mots — une corruption utilisée pour détourner l'attention d'un système autoritaire et injuste et qui fourvoie les gens dans des discussions de biologie. « L'unicité du soi ne contredit aucunement le principe d'égalité » notait Erich Fromm, « La thèse que tous les hommes naissent égaux implique qu'ils partagent tous les mêmes qualités humaines fondamentales, qu'ils partagent tous le même destin essentiel des êtres humains, qu'ils aient tous la même revendication inaliénable de la liberté et du bonheur. Cela signifie en outre que leurs relations sont basées sur la solidarité et non sur la domination-soumission. Le concept d'égalité ne veut pas dire que tous les hommes sont identiques. » Ainsi, il serait plus légitime de dire que les anarchistes recherchent l'égalité car nous reconnaissons que tous les gens sont différents et, par conséquent, cherchent l'entière affirmation et le développement maximal de cette unicité.
Les anarchistes ne sont pas non plus en faveur de la soi-disante « égalité des résultats ». Nous ne désirons aucunement vivre dans une société où tous possèdent les mêmes biens, vivent dans le même genre de maison, portent les mêmes uniformes, etc. Une des raisons de la révolte des anarchistes contre le capitalisme et l'étatisme est qu'ils standardisent tellement la vie (voir le livre de George Reitzer, The McDonaldisation of Society (La McDonaldisation de la société), sur pourquoi le capitalisme entrâine standardisation et conformité). D'après Alexandre Berkman :
« L'esprit d'autorité, la loi, écrite et tacite, la tradition et la coutume nous forcent en un verger commun et font de l'homme [et de la femme] un automate sans volonté, sans indépendance et sans individualité. [...] Chacun de nous est une victime, et seuls ceux qui sont exceptionnellement forts réussissent à briser leurs chaînes, et encore, que partiellement. »
Donc les anarchistes ne désirent pas vraiment que ce « verger commun » soit plus poussé. Nous désirons plutôt le détruire ainsi que toutes les relations sociales et institutions qui l'ont créé en premier lieu.

L'« égalité des résultats » ne peut qu'être instaurée et maintenue par la force, et ne serait pas l'égalité de toute façon, puisque certains auraient plus de pouvoir que d'autres ! Les anarchistes détestent particulièrement l'« égalité des résultats », puisque nous reconnaissons que chaque individu a des besoins, habilités, désirs et intérêts différents. Faire que chacun consomme la même quantité serait de la tyrannie. Manifestement, si une personne a besoin de traitements médicaux et une autre non, ils ne reçoivent pas une quantité « égale » de soins. Il en est de même pour les autres besoins humains. Comme Alexandre Berkman le dit :
« égalité ne signifie pas une quantité égale mais une opportunité égale [...]. Ne faîtes pas l'erreur d'identifier l'égalité de liberté avec l'égalité forcée des prisonniers. La vraie égalité anarchiste implique une liberté, pas une quantité. Elle ne veut pas dire que chacun doit manger, boire, porter les mêmes vêtements, faire le même travail ou vivre de la même manière. C'est en fait très loin de ça : l'inverse en fait. »
« Les besoins individuels et les goûts diffèrent, comme l'appétit diffère. La vraie égalité est l'opportunité égale de les satisfaire. »
« Loin de niveler, une telle égalité ouvre la porte à la plus grande diversité d'activité et de développement. Le caractère humain est divers [...] La libre opportunité d'exprimer et d'extérioriser notre individualité entraîne un développement des dissemblances et des variations. »

Pour les anarchistes, les « concepts » d'« égalité » en tant qu'« égalité des résultats » ou « égalité des dotations » sont dépourvus de sens. Cependant, dans une société hiérarchique, l'« égalité des chances » et l'« égalité des résultats » sont liées. Dans un système capitaliste par exemple, les chances de chaque génération dépendent des résultats des précédents. Ce qui veut dire que dans un système capitaliste l'« égalité des chances » sans une sévère « égalité des dotations » (dans le sens de revenus et ressources) deviennent futiles puisqu'il n'y a pas de vraie égalité des chances entre un fils (ou une fille) de millionnaire et un fils (ou une fille) de balayeur. Ce qui soutiennent l'« égalité des chances » en ignorant les obstacles créés par les dotations précédentes (des ascendants) ne savent pas de quoi ils parlent — les chances de réussite dans une société hiérarchique ne dépendant pas seulement de la voie choisie mais aussi d'un départ au même niveau. L'idée fausse que les anarchistes réclament l'« égalité des dotations » surgit de ce fait évident. Mais cela s'applique dans un système hiérarchique. Dans une société libre cela ne serait pas le cas (comme nous allons le voir).

L'égalité, dans la théorie anarchiste, ne veut pas dire déni de la diversité individuelle ou de l'unicité. Comme Bakounine l'observe :
« Une fois que l'égalité aura triompher et sera bien établie, est-ce que les capacités des individus divers et leur niveau d'énergie cesseront de varier ? Certaines variations existeront, peut-être pas autant que maintenant, mais certaines existeront toujours. Le fait qu'un arbre n'ait jamais deux feuilles identiques est proverbial, et cela sera probablement toujours vrai. Et rien n'est plus vrai au regard des êtres humains qui sont bien plus complexes que les feuilles. Mais cette diversité n'est pas un mal. Au contraire [...] c'est une des ressources de la race humaine. Grâce à cette divesité, l'humanité est un tout collectif dans lequel un individu complète tous les autres et a besoin d'eux. Ainsi, l'infinie diversité des individus est la cause fondamentale et la base véritable de leur solidarité. C'est un argument tout-puissant pour l'égalité. »
Pour les anarchistes, l'égalité signifie l'égalité sociale, ou, pour reprendre les termes de Murray Bookchin, l'« égalité des inégaux » (d'autres, comme Malatesta, utilisaient le terme d'« égalité des conditions » pour exprimer la même idée). Par cette , Bookchin veut dire qu'une société anarchiste reconnaît les différences de compétence et le besoin d'autrui mais n'autorise pas ces différences à se muer en pouvoir. En d'autres mots, les différences entre individus « ne [seraient] rien, parce qu’une inégalité de fait se perd d’elle-même dans la collectivité lorsqu’elle n’y trouve rien, aucune fiction ou institution légale, à laquelle elle puisse s’accrocher. »

Si les relations sociales hiérarchiques, et les forces qui les ont créées, étaient abolies en faveur de relations qui encourageraient la participation et qui seraient basées sur le principe de « une personne, un vote », alors les différences naturelles ne pourraient pas se transformer en un pouvoir hiérarchique. Par exemple, sans les droits de propriété capitalistes, il n'y aurait aucun moyen pour une minorité de confisquer les moyens de subsistance (les machines et les terres) et de s'enrichir par le travail des autres grâce au système de salaire et d'usure (les profits, les rentes et les intérêts). De la même façon, si les travailleur(e)s géraient leur propre travail, il n'y aurait pas de classe de capitalistes pour faire du profit sur leur travail. Ainsi, comme le dit Proudhon :
« Maintenant, qu'elle est l'origine de cette inégalité ?
Comme nous le voyons [...] cette origine est la réalisation au sein de la société de cette triple abstraction : le capital, le travail et le talent.
C'est parce que la société s'est divisée en trois catégories de citoyens correspondant au trois termes de la formule [...] que nous sommes arrivés à la distinctions de caste, et que la moitié de la race humaine est l'esclave de l'autre moitié [...]. Le socialisme consiste donc à réduire la formule aristocratique capital-travail-talent en cette simple formule du travail [...] pour que tous les citoyens deviennent simultanément, également et dans la même mesure capitalistes, laboureurs et experts ou artistes. »


Comme tous les anarchistes, Proudhon voyait cette intégration de fonctions comme la clef de l'égalité et de la liberté et proposait l'autogestion comme moyen de les atteindre. Ainsi l'autogestion est la clef de l'égalité sociale. L'autogestion sur le lieu de travail signifie que chacun a le même pouvoir de décision sur son développement et ses changements. Les anarchistes croient fermement en la maxime « ce qui affecte tout le monde est décidé par tout le monde. »
Bien entendu, cela ne veut pas dire que les compétences seront ignorées ou que tout le monde décidera n'importe quoi. Jusqu'où aillent les compétences, les gens auront des intérêts, des talents et des compétences différents, donc évidemment, ils voudront étudier des choses différentes et avoir des travails différents. De même, il est évident que quand une personne est malade elle consulte un médecin — un expert — qui gère son propre travail et n'est pas dirigé par un quelconque comité. Nous sommes désolé(e)s d'aborder ces sujets, mais quand il s'agit de parler d'égalité sociale et d'autogestion des travailleurs, des personnes commencent à raconter n'importe quoi. Qu'un hôpital géré d'une façon socialement égalitaire n'implique pas le personnel non-médical à voter la façon dont les médecins devraient pratiquer une opération est du pur bon sens.
En fait, l'égalité sociale et la liberté individuelle sont inséparables. Sans une autogestion collective des décisions qui affectent un groupe (l'égalité) pour compléter l'autogestion individuelle des décisions qui affectent chaque individu (la liberté), une société libre est impossible à envisager. Sans les deux, certaines personnes auraient un pouvoir sur les autres, prendraient des décisions pour eux (c'est-à-dire les gouverneraient), et ainsi certains seraient plus libre que d'autres. Ce qui implique, pour enfoncer une porte ouverte, que les anarchistes recherchent l'égalité dans tous les aspects de la vie, et pas seulement en termes de richesse. Comme le dit Malatesta, les anarchistes « réclament pour chaque personne pas seulement son entière mesure des richesses de la société mais aussi sa part de pouvoir social. »

L'égalité sociale est nécessaire aux individus pour qu'ils puissent à la fois se gouverner et s'exprimer. Pour l'autogestion cela implique des moyens « pour que les gens travaillant face à face avec leurs collègues puissent amener l'unicité de leur point de vue à l'action de résoudre des problèmes communs et d'atteindre leurs objectifs. » Ainsi l'égalité autorise l'expression de l'individualité et est la base nécessaire de la liberté individuelle.
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